close
Marius Tour de France

Jour 808 / Les larmes aux yeux, j’ai traversé la ZAD de Notre Dame des Landes

Après quelques jours passés à la Noé Verte, je décide de poursuivre mon chemin vers l’ouest de la Zad Notre Dame des Landes, une brochure intitulée “Au gré des chemins de la Zad” à la main. Avec le soutien des habitants du village de Notre-Dame-des-Landes et des membres des comités de soutien de la région touchés par la disparition des propositions de randonnées sur le site affecté par le projet d’Aéroport, les Zadistes ont en effet tracé et balisé des itinéraires de randos pour permettre de découvrir le bocage de Notre Dame, sa diversité écologique et humaine. Ce petit fascicule imprimé propose ainsi trois boucles d’une dizaine de kilomètres chacune, empruntant quelques-uns des nombreux sentiers utilisés au quotidien pour les défenseurs de la zone à défendre.

Je quitte donc la Noé Verte par sur un sentier qui s’enfonce dans les sous bois dans le prolongement du chemin d’accès de la ferme. Il débouche, après quelques kilomètres et un bel orage, sur une départementale située à la sortie du hameau de la Boissière, indiqué comme “entrée secondaire de la Zad”. Après une portion de route sur 200m, un sentier s’engouffre dans un petit bois pris en tenaille entre la D42 et la D281. Il s’agit de la fameuse route des chicanes. Peu à peu le chemin devient boueux. Par endroit, il faut slalomer au milieu des flaques d’eau. Plus on avance, plus la nature empiète sur la sente. La nature reprend ses droits. Marius doit jouer des sacoches pour pouvoir passer entre les ronces.

Je ne m’en rends pas compte immédiatement, mais cette zone était habitée par de nombreux occupants de la ZAD. Une douzaine de lieux ont été détruits lors de la première vague d’expulsions, en avril dernier. En témoignent les nombreux débris qui jonchent le sol : des restes de démolitions de cabanes, des morceaux de grenades lacrymogènes, du verre de cocktails molotov… Le chemin et ses abords sont défoncés. Les blindés ont dû passer par ici, sans parler des tractopelles envoyés là pour déblayer les baraques détruites ou brulées.

J’en ai mal au cœur. Les larmes montent. La Dalle, la Boîte Noire, Le Port, Far West, 100 chênes, No Name, Pimkie… autant de lieux construits par des rêveurs, des personnes venues ici pour lutter contre le projet d’aéroport, pour trouver un refuge, réinventer un nouveau monde, inventer une autre manière de vivre, de produire, repenser le rapport de l’humain, à la nature, réinventer les règles du vivre ensemble… en résumé, pour expérimenter de nouvelles formes de sociétés. Autant de lieux qui n’existent plus, détruits par des militaires obéissants à une République qui n’est démocratique que de nom et qui s’empresse d’écraser les citoyens qui ne rentrent pas dans le moule, sortent du troupeau, pensent différemment… Et pour cela,  elle y a mis les moyens et tout ce qu’elle a pu de soldats, de drônes, de pelleteuses, d’engins militaires ou encore d’hélicoptères… Après la débâcle de l’opération César de 2012, il s’agissait de ne pas perdre la face une seconde fois !

Au bout du chemin, la D 281 fraîchement goudronnée sous la haute-surveillance de plusieurs dizaines de gendarmes mobiles. Sur la route toute propre, pas une voiture ne circule. Il règne un calme surprenant. De l’autre côté, il y a du monde. Des gens marchent sur le chemin de Suez que je vais emprunter pour poursuivre ma traversée. Je franchis la départementale dans une atmosphère étrange. Le silence est pesant. L’odeur de fumée et de gaz est palpable. Au sol, les restes d’affrontements et de barricades. Les gendarmes auraient tiré plus de 8.000 grenades lacrymogènes et plus de 3.000 grenades assourdissantes (de désencerclement et assourdissantes) après 10 jours de heurts sur la zone. Les terres alors cultivées en agriculture bio et jusque là préservées, ont été ravagées par les gaz et les milliers de petits débris de projectiles en plastique et en métal.

De ce côté de la route, le chemin de Suez. Là aussi, cabanes, caravanes, hangars ont été détruits, leurs occupants arrêtés et expulsés : Youpi Youpi, La Noue Non Plus, La Sècherie, Les Planchettes, La Chèvrerie mais aussi Le Gourbi, détruit pour la 5e fois, où a lieu le “non-marché”. Tous les vendredis, les produits de la ZAD y sont mis à disposition des habitant-es et des riverain-es à prix libre. Chacun laisse l’argent qu’il veut ou peut, ou rien du tout, pendant le non-marché. L’argent récolté est destiné à la lutte collective…

C’est non loin de là, que se trouvait la Ferme des 100 Noms. L’expulsion et la destruction de cette bergerie avaient beaucoup attiré l’attention. En effet, il s’agissait d’une ferme en activité et des animaux avaient été tués durant cette opération. Je me souviens que cette démolition m’avais mis en colère. Une des éleveuse, un agneau mort dans ses bras, racontait ce qu’il s’était passé et ne comprenait par pourquoi ils avaient été la cible des forces de l’ordre alors que les projets agricoles ne devaient pas être concernés par les expulsions.

La démolition des 100 Noms avait alors motivé davantage de gens à se mobiliser contre l’opération de gendarmerie. Comme moi, beaucoup ont été choqués, car c’était justement inattendu et qu’il existait un projet d’élevage de moutons. D’ailleurs, le troupeau était bagué, donc déclaré ! Pendant cette semaine, il y a eu des rassemblements et des actions de soutien partout en France et en Belgique, des rassemblements devant l’ambassade de France à Lisbonne, Tunis, Vienne, et Londres, ainsi que des actions au Chiapas, en Palestine, en Inde, au Québec, en Grèce, aux États-Unis et ailleurs.

Je suis tout retourné. J’ai dans la tête les images des violences qui se sont déroulées ici il y a plusieurs semaines. J’imagine les explosions, les cris, les fumées… Assise contre une haie, une femme grignote. Elle engage la conversation voyant mon âne déambuler devant moi. Tandis que nous nous épanchons sur Notre Dame des Landes, une jeune femme s’arrête en voiture. Je lui explique que je sillonne la Zone et lui fait part de ma tristesse de voir ce champ de bataille. “Ne t’inquiète pas ! On va reconstruire” me rassure la jeune trentenaire qui affiche un drapeau de Sea Shepherd sur son t-shirt. “La semaine prochaine, on se rassemble tous et on va faire les foins à la Noé Verte” m’assure-t-elle avant de me tende une carte de la Zad et de remonter dans sa voiture.

Sur la piste, je croise du monde. Des curieux qui viennent voir ce qu’il reste de la partie Est de la Zad, mais aussi des habitants qui circulent à pied ou à vélo, d’un lieu à l’autre. “Fais gaffe, des gendarmes vérifient les papiers au niveau de la RD 81” prévient l’un d’eux. Les personnes qui se trouvent sur site seraient tous fichés. On verra. Un homme ramène ses chèvres du côté de la Grée. Certaines fermes sont encore debout. C’est le cas des Fosses Noires, haut lieu de résistance des Zadistes. C’est ici que fut ouverte la première boulangerie. Un panneau indique que sept habitants vivent ici. L’endroit abrite aussi un lieu d’activités collective et individuelle. Les Fosses Noires accueillent également des personnes qui ont perdu leur chez eux.

Par endroit, des épaves de voitures utilisées pour les barricades. Des vaches paissent dans les pâtures, profitant, elles aussi, du retour au calme. Le projet d’aéroport a, depuis les années 1960, bloqué le remembrement des parcelles. De fait, elles sont de petite taille : 3 hectares en moyenne au lieu de 10 hectares dans le département. La nature est préservée et on trouve une faune que l’on ne retrouve pas ailleurs. Au loin, le phare de la Rolandière surplombe le bocage.

Au Carrefour de la Saulce, pas de militaire en vue. Je franchis la route tranquillement. Il semble que cette partie de la ZAD n’ait pas été complètement détruite par les militaires. Il y a pas mal de cabanes et de vie dans le bocage. Face à la forêt de la Roanne, la Wardine. Outre des activités agricoles, le collectif qui s’est installé dans les bâtiments de l’ancienne ferme de Saint-Antoine, organise des concerts enfiévrés et essaie de faire porte-voix pour de  nombreux groupes et artistes de passage. C’est aussi un site utilisé pour de nombreuses activités politiques comme  des rencontres vidéos autogérées, des projections, discussions régulières,  et des assemblées générales.

Il y a un peu de monde lorsque j’arrive à la Ferme de Bellevue sur le toit de laquelle  une petite plateforme a été construite pour faire le guet. Je retrouve un groupe de jeunes venus découvrir la Zad rencontrés un peu plus loin. Cette ferme est l’un des poumons de Notre Dame, avec sa fromagerie et sa boulangerie. On peut y trouver pain et fromage à prix libre. Une semaine sur deux, c’est un lieu d’hébergement ouvert à tous, notamment pour les personnes qui vivent alentour, car c’est un des rares lieux de vie de la ZAD qui possède l’eau courante et donc de l’eau chaude pour se laver.

Pour les gens de l’extérieur comme moi, c’est un lieu de passage, de découverte, de rencontres. La cuisine, les courses éventuelles, l’entretien des communs sont assurés en autonomie par les différents visiteurs. Et ce lieu devient ce qu’en font les personnes qui y vivent, qu’elles soient de passage, en voyage, en errance. Tout ce petit monde se mélange, découvre l’autonomie, d’autres modèles économiques, de société, pendant une semaine. Une occasion de découvrir la Zone à Défendre de Notre Dame des Landes.

Un des responsables qui “rentre de vacances” me trouve, après un moment d’hésitation, un coin de pâture pour notre bivouac. “C’était l’enclos du cochon” me dit-il ! Je plante la tente, enlève un long fil de fer qui traverse une partie du parc et pourrait blesser Marius, puis je retourne à la ferme. Ici on répare les vélos. On les transforme aussi ! Je discute d’ailleurs avec un habitant de la Zad qui possède un deux-roues complètement improbable, fabriqué avec plusieurs vélos ! Il me raconte avoir pas mal voyagé et revient régulièrement sur le site.  Un jeune homme, dont un œil est amoché, nous raconte avoir été victime de violence policière lors d’une manifestation à Nantes contre … les violences policières. “J’étais seul en train d’invectiver les CRS lorsque leur canon à eau m’a projeté de l’eau à haute pression dans la tête. J’ai la rétine décollé et je dois me faire opérer”.

Je continue de discuter avec quelques personnes de la ferme. Un petit groupe évoque des conflits internes. Je visite et découvre un peu les lieux : la cuisine autogérée, la fromagerie, la boulangerie, la forge, …
Doucement, la nuit tombe. Je retourne au bivouac. J’aimerais rester ici plus longtemps. M’installer quelque temps, traverse mon esprit…  Comme tant d’autres, je suis tombé amoureux de la Zad. Ici “Un autre monde est possible”. C’est ce que montrent tous les jours ses habitants qui ne se reconnaissent pas dans notre société. Certes, la cohabitation n’est pas toujours simple et facile entre eux, mais ils sont solidaires et je sais les habitants de Notre Dame des Landes très imaginatifs et surtout très combatifs pour rester ici. L’avenir nous le dira…

Vous aimez suivre nos aventures ? Pour nous aider à les continuer et à vous les partager, vous pouvez faire un don et nous soutenir sur Tipeee.com ou acheter des goodies aux couleurs de Marius dans la boutique. Merci.

Tags : BreizhBretagneLoire-AtlantiqueNotre Dame des LandesZAD

Un commentaire

Laisser un commentaire

Simple Share Buttons

En ce moment dans la Boutique de Marius, découvrez notre Pack Goodies "Fin de Voyage". Ignorer

Vous ne voulez manquer aucune de nos publications ? Abonnez-vous en laissant votre mail ici :
Abonnez-vous !