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Marius Tour de France

Jour 817 / J’ai passé une nuit avec un schizophrène

Il est tard lorsque je ferme la porte du Pré Commun. Non sans regret. Il y a des personnes auxquelles je m’attache. Lucie est l’une d’elles…

Diplômée d’Acupuncture et de Pharmacopée Chinoise, formée aux massages énergétiques (tuina, tantra, shiatsu, relaxation coréenne), en phytothérapie et en micronutrition, je connaissais Lucie via Facebook. Enfin… connaître est un grand mot. Mais je savais avant d’arriver à La Montagne que je n’étais pas là par hasard. Il y avait quelque chose qui m’attirait chez elle. Peut-être ce qu’elle dégageait, son côté “mystique” ou son regard de viking …

Le Pré Commun se situe sur la commune de La Montagne à 15 km de Nantes. Pour l’instant, c’est un terrain en chantier sur lequel sortiront prochainement de terre, trois bâtiments bioclimatiques. “L’idée est d’avoir des bâtiments écologiques, sains et bon marché où une vingtaine de personnes vivraient ensemble.” explique Lucie qui m’a hébergé pendant une petite semaine. Il s’agira d’un habitat groupé avec 12 foyers, géré par une coopérative d’habitants. Cette dernière est constituée de personnes désireuses de vivre ensemble et de partager des lieux communs.

Lors d’une réunion de chantier.

Différentes générations vivront ici : des retraités, des enfants, des familles monoparentales… “Tous souhaitent retrouver une solidarité, une façon d’interagir qui éloigne la solitude, assure aux plus âgés une aide au quotidien, et qui fait que comme les villages africains, on est nombreux à élever les enfants. On n’est pas juste un ou deux parents débordés au quotidien.” poursuit Lucie. Au total, 14 adultes et 7 enfants habiteront le Pré Commun d’ici octobre 2019. La maman de trois enfants précise que ce n’est pas “une vie en communauté” qui se profile ici. “Nous aurons chacun nos logements privés et si on veut être seul, on pourra l’être très facilement. En revanche, ça permet plus de moments, de partage et de convivialité.”

La cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes.

Durant quelques jours, j’ai profité de ce lieu pour écrire tandis que Marius “nettoyait” le terrain en boulottant les diverses herbes à son goût.
Grâce à Lucie, j’ai aussi pu découvrir Nantes que je ne connaissais pas. Petit retour en Bretagne donc, puisque ce chef lieu du département de Loire Atlantique est culturellement et historiquement breton. Ses monuments, comme le Château des ducs de Bretagne et la Chambre des Comptes de Bretagne, ainsi que son histoire (Nominoë, Anne de Bretagne…) lui donnent bien des racines bretonnes !

Dans la cathédrale de Nantes, le tombeau de François II, duc de Bretagne et de sa femme Marguerite de Foix.

Lucie m’a permis de participer à “un cercle de tambour”. Il s’agit d’“une pratique de reliance à la nature, à soi-même et aux autres”. Une séance qui s’est déroulée en cercle, au fond d’un jardin et en plein air. Nous étions quelques-uns à chanter, des hommes surtout, à jouer d’un instrument et à nous laisser porter par les rythmes et la voix. Pour ma part, ce voyage au son des tambours chamaniques ne m’a pas transcendé. Trop de bruits autour du jardin sans doute. Et puis, comment être connecté à une nature que l’on voit concrètement recouverte de béton autour de soi…

Avant de prendre la route, je découpe dans mon matelas en mousse, une pièce rectangulaire avec un trou au centre, afin de protéger une plaie qu’a Marius sur le dos. Elle est en effet mal placée puisqu’au niveau d’un des patins du bât. Cette lésion ancienne, causée à l’époque par un parasite, ne cicatrise jamais complètement car en se roulant ou en se grattant, Marius râpe la croûte qui finit par tomber. Et la plaie, que peut aggraver le frottement des tapis, réapparaît pour la plus grande joie des mouches !

Me voilà donc en route, comme je l’écrivais au début de cet article. J’envisageais un temps revenir vers l’ouest pour traverser le petit village de Rouans où a été tourné, au début des années 80, “Le grand chemin” avec Richard Bohringer et Anémone. Un film qui a marqué mon adolescence et, depuis longtemps, je souhaite visiter le village où il a été tourné. Finalement, c’est avec regret que je mets le cap vers l’ouest. Mon fils arrive en effet dans un mois et je dois avancer le plus possible pour éviter à ma mère, qui doit l’emmener, de faire trop de route.

Je suis rejoint un peu plus tard par Lidwine qui n’habite pas très loin et suit nos aventures depuis peu. Le début de cette reprise est marquée par une bonne partie de routes qui traversent pas mal de zones très urbanisées. Un bois nous offre toutefois une pause nature entre deux hameaux. C’est en sortant de ce bois que nous croisons un propriétaire de chevaux. Il est en train de rentrer chez lui et nous propose de bivouaquer dans un de ses paddocks. J’accepte. De toute façon, vu l’heure, nous n’irons guère plus loin. Nous aurons marché à peine une dizaine de kilomètres mais ça suffira pour une journée reprise.

Tout en déchargeant Marius, l’homme nous parle de sa passion pour les chevaux, de son fils qui prépare des championnats, de son poulain qui réussit nombre de concours. Et alors que mon poilu se roule joyeusement dans la poussière, notre hôte m’interroge sur les vaccins de mon compagnon. “Il n’est pas vacciné” lui répondis-je. L’amateur de courses ne cache pas alors son inquiétude pour ses canassons “si Marius était porteur de la grippe équine”. Il est très ennuyé et nous exprime avec tact que nous ne pouvons pas rester. Selon lui, Marius présente un risque pour ses pensionnaires… Je ne lui en veux pas. Je comprends ses craintes mais à quoi servent leurs vaccins s’ils ne les protègent pas contre les risques ? L’homme se confond en excuses tandis que je rebâte mon âne qui n’a pas l’air de comprendre pourquoi je le charge à nouveau !

Rencontre en chemin.

Finalement, sur les conseils du propriétaire de chevaux, c’est un peu plus bas, à proximité de l’étang de Grand Lieu, que nous nous installons un peu plus tard. Là, une aire de pique-nique nous offre un très beau site de bivouac.

Lorsque j’arrive, Lidwine est partie chercher sa voiture. Beaucoup de véhicules sont garés sur le parking, dont l’un d’eux tracte une caravane. C’est dans celle-ci que j’entends gueuler. Quelques minutes plus tard, un homme en sort en claquant la porte. “Tiens, il a dû se disputer avec sa copine”.

Voyant notre caravane, l’homme vient dans ma direction. “Oh mais c’est génial” me lance-t-il alors que je commence à décharger Marius. “Merci“. Comme à chaque rencontre, s’en suit une discussion sur mon voyage. D’abord je ne sentais pas trop le type. Délit de faciès ou véritable ressenti ? Je n’en sais rien. Aussi, je me résous à faire davantage connaissance avec celui qui sera mon voisin pour une nuit.
Lionel* est venu ici pour prendre l’air après une grosse dispute avec sa mère. Il vit chez elle car, me confie-t-il, il rénove une maison dont il a hérité après la mort de son père. Nous discutons tranquillement autour d’une bière, tous les deux d’abord, puis avec Lidwine qui arrive un peu plus tard. Lionel* voudrait devenir agriculteur, comme son père mais lui, ce sont les plantes aromatiques et médicinales qui l’intéressent.

Après le départ de Lidwine, je termine de monter ma tente. Un peu plus tard, Lionel* m’invite à venir boire un café dans sa caravane. Visiblement il cherche le contact. Je m’attendais à y rencontrer la personne avec qui il s’était disputé lors de mon arrivée, mais il n’y a personne d’autre que lui. Bizarre. Je me dit qu’il était “peut-être était il au téléphone”. Tout en buvant un café brûlant dans un gobelet en plastique, on poursuit notre discussion sur les plantes aromatiques. Il me confie avoir envie de suivre une formation avant de se lancer. Sur la table d’ailleurs, sont posés plusieurs livres sur cette thématique. je l’y encourage et lui donne quelques lieux de formation.

Fatigué, je prends congé. Lorsque je me dirige vers mon bivouac, il n’y a plus de voitures garées sur le parking, si ce n’est celle de Lionel.

A 3 heures du matin, dans un demi-sommeil, j’entends de la musique et des voix. Une rave ? Une Fest-Noz ? Des gens qui parlent non loin ? J’émerge doucement. J’ouvre les yeux en grognant après le soleil déjà levé. La lumière inonde l’intérieur de ma guitoune. Je me retourne pour ouvrir la tente et vérifier que Marius va bien. Mais face à moi, il fait nuit ! Je ne comprends pas immédiatement ce qu’il se passe. En reprenant mes esprits, j’entends le bruit d’un moteur. Des voix aussi. Des gens parlent fort. Ils s’engueulent ?

J’ouvre pour regarder derrière, en direction du parking : ce que je pensais être la lumière du jour est en fait les phares du véhicule que Lionel a allumé. Le moteur de sa voiture est en route. La musique provient de sa caravane. Il gueule. Il s’engueule. J’entends des claquements de portes. Celles de sa voiture, du coffre, de la caravane… “Oh putain… il fait une crise de schizophrénie !! Pas de panique, tout va bien se passer !”
Je reste assis un long moment devant la tente ne sachant que faire. Aller le voir, peut-être a-t-il besoin de quelque chose ? Aller dormir un peu plus loin dans le bois ? Rester sagement dans ma tente en attendant que ça passe ? Et si ça ne passe pas ? Et si ça empirait et qu’il pétait vraiment un plomb… ou deux ?!
Je ne suis pas inquiet. Avoir peur ne servirait à rien. Il me faut juste prendre la bonne décision.
Je me remémore la soirée passée ensemble. Lionel* n’a pas le profil d’un alcoolique. Il n’a bu qu’une bière et ensuite m’a proposé un café.
Les hurlements sont ponctués de courtes périodes de calme. Soudain un coup de feu. Un coup de feu ? Ai-je bien entendu ? Un gros pétard peut-être ? Je ne l’entends plus. Merde… Il aurait fait une connerie ? Après un long moment de silence, je l’entends à nouveau s’engueuler. Et c’est reparti !
Pour être honnête ça fait un peu flipper. Le type semblait pourtant normal quand on discutait hier. Il avait des moments d’absence, cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille…
Je suis subitement pris d’un doute. Et si la dispute avec sa mère avait mal tourné ? Si l’homme l’avait tuée… A moins qu’il l’ait bâillonnée avant de la mettre dans le coffre de sa voiture. C’est pour ça qu’il l’ouvre et le ferme sans arrêt ! “Stéphane, tu te fais des films là !” A force d’entendre des gens me demander si je ne me suis jamais fait agresser… ben voilà, fallait bien que ça arrive un jour. Mourir le jour de mon anniversaire, ça ne se fait pas ! Quelle idée ! Je vois déjà les titres des Unes de la presse locale : “Après avoir assassiné sa mère, un schizophrène tue un voyageur le jour de ses 45 ans !!”. Oh Pétard ! Ça mouline sévère dans mon cerveau.
Bon, je décide de prendre mon matelas, mon duvet ainsi que quelques affaires et d’aller m’installer de l’autre côté de l’aire de pique-nique, sous de vieux chênes dont les branches basses me protègeront de l’humidité. Pour être le plus discret possible, j’y vais à 4 pattes, dans l’ombre de la tente projetée au sol par les phares de la voiture.
Sous les arbres, Marius est tranquille. Il regarde en direction des cris.
J’ai beaucoup de mal à retrouver le sommeil après m’être glissé dans le sac de soie. D’ici, Lionel* ne peut pas me voir. Je finis par lâcher prise. “Je verrai bien…” Et finis par m’endormir. Il est près de 4 heures du matin…

* Le prénom a été changé pour garder l’anonymat.
En savoir plus : Le pré commun

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Tags : BretagneLoire-AtlantiqueTour de France

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