close
Marius Tour de France

Jour 811 / Marius passe le bac… sous l’orage !

[Dimanche 10 juin]

La ferme semble encore endormie lorsque je sors de ma tente. Depuis mon bivouac, j’entends la trayeuse. C’est déjà l’heure de la traite ! Le lait tiré sera transformé en fromage. Ici comme ailleurs, souvent avec l’aide des paysans historiques, ceux qui habitaient la « ZAD avant la ZAD », on a appris à faire petit à petit.
La ferme de Bellevue a failli être détruite. C’était au début de l’année 2013. Mais c’était sans compter sur les zadistes et le collectif des Copain 44 (Rassemblement des Organisations Professionnelles Agricoles Indignées par le Projet d’Aéroport en Loire-Altantique) qui la transforment alors en une “plateforme de rencontre autour des questions agricoles”.

Une des habitantes de la Zad est affairée à tirer le lait des quatre vaches que compte le petit troupeau de Bellevue. Je passe la voir pour discuter un moment avant de filer sous la douche.
Tandis que je range mon campement, La Zad se réveille doucement et commence à s’activer. Je vais boire un café dans la cuisine où j’échange quelques mots avec plusieurs “occupants” du site, puis retourne auprès de Marius pour le bâter. Nos sacs à dos prêts, je salue les utopistes de Notre Dame des Rêves et reprend le chemin.

Comme beaucoup de ceux qui ont passé quelque temps ici, je me plaît dans la Zad. Je n’ai pas envie de la quitter. Je préfèrerais découvrir d’autres lieux, rencontrer d’autres habitants, partager leurs projets… Mais je dois partir. Je suis attendu au sud de Nantes, chez Lucie, qui avec un groupe de personnes, a un projet d’habitat collectif.
Au moment où j’emprunte l’ancien chemin de Suez pour regagner la RD 281, je me demande ce que va devenir ce lieu qui profite, pour quelques mois, d’un moment de répit. Mais jusqu’à quand ? Est-ce que ses habitants vont passer outre leurs conflits pour retrouver une unité face à un État qui semble les mener en bateau. Vont-ils poursuivre la lutte et construire quelque chose ici ? Les paysans sans terre vont-ils pouvoir enfin s’installer définitivement ? Difficile à dire lorsqu’on sait qu’en fin d’année, les conventions d’occupation précaires accordées au compte-goutte (seulement une quinzaine représentant 140 ha), devront être renégociées. Ils devront alors faire l’objet des autorisations agricoles nécessaires.

D’ici la fin de l’année, l’État devrait se retirer des négociations et refiler le bébé au Département de Loire-Atlantique, qui pourrait d’ici là devenir propriétaire de près de 900 ha. Le conseil départemental fera tout sans doute, pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui ont fait capoter le projet d’aéroport. Projet qu’il a défendu bec et ongles jusqu’au bout. Il devrait donc privilégier les cumulards, ces agriculteurs qui ont accepté un dédommagement pour céder leurs terres et qui aujourd’hui voudraient bien les récupérer… sans rendre les sommes perçues bien évidemment ! Associé à la chambre d’agriculture, le Département devrait aussi appuyer les dossiers d’agriculteurs de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) pour les aider à agrandir toujours plus, leurs exploitations.
La situation n’est pas simple. Elle est même très complexe. Et voir les Zadistes comme des “squatteurs”, des “casseurs”, des “profiteurs du système”, c’est une vision très simpliste de ce qu’il se passe à Notre Dame des Landes. Il est plus facile de les critiquer en dénonçant le fait qu'”ils ne paient pas d’impôts”, qu”ils occupent des terrains qui ne leur appartiennent pas”, que de se poser les bonnes questions sur notre société à l’heure où même une cabane de jardin est taxée !

Dernier regard sur le phare de la Rolandière. Je partage quelques pas avec des habitants de la ZAD.
Au bout du chemin, je prends la départementale. J’y croise trois cars de gendarmes mobiles. Rien que ça ! Les renforts arrivent visiblement. Certains me font un signe de la main. Je réponds avec un léger sourire crispé.
La route est longue jusqu’à Vigneux de Bretagne, village situé aux portes de la Zad. J’y retrouve Clément qui était chez ses Parents du côté de Nantes et qui en a profité pour venir me voir et pique-niquer au bord d’un chemin. On reparle du Jardin de Siloé et de son choix de quitter cet écosite où les wwoofeurs sont “exploités”.

Ma route continue dans l’après-midi. Je m’approche le plus possible de la Loire, pour ne pas arriver trop tard chez mes hôtes demain. C’est dans un hameau de la commune de Couëron que je m’arrête. Le propriétaire de chevaux qui a des terrains à proximité m’offre l’hospitalité. Marius sera libre ce soir dans une belle parcelle herbeuse. L’homme me raconte sur un ton très jugeant avoir déjà accueilli un voyageur, mais les sabots de ses chevaux étaient tellement usés, qu’il est resté ici quelques temps.
Habitant une maison presque en face, une retraitée nous offre de l’eau.


La soirée est agréable. Je contemple mon âne se régaler sous un beau ciel étoilé. Je profite de la douceur du soir : demain, on annonce de la pluie…
Demain, on traversera aussi la Loire grâce au bac. Une première pour notre équipage. Je n’appréhende pas du tout cette traversée. Ce service gratuit mis en place par le Département me paraît d’ailleurs moins aux ponts souvent très fréquentés et qui m’obligeraient à traverser la ville de Nantes. Je sais Marius capable de monter sur le bateau. Il en a vu d’autres en 11 ans de voyage ! Et plusieurs ânes voyageurs comme Ioko l’ont d’ailleurs emprunté. J’ai hâte de voir comment Marius réagit !

[Lundi 11 juin]

Il pleut lorsque je lève le camp.
La mamie qui m’avait donné de l’eau hier soir, m’offre un café alors que je m’apprête à partir. J’accepte volontiers. Même si je suis pressé, une rencontre est toujours plus importante que la montre. Quoi le café ? Oui, aussi !!….

Mon itinéraire trace sur une petite départementale jusqu’à Couëron. Ici ça bétonne dur. Les villas poussent comme des champignons et la forte pluie qui tombe lorsque je traverse ces lotissements en construction, n’arrête pas les chantiers. Il y en a partout. Les panneaux de vendeurs de maisons clés en main ou de lotisseurs fleurissent à chaque lopin de terre.

Ma carte n’est visiblement pas à jour. Les prairies ou les champs agricoles qui y sont indiqués ont depuis, été grignotés m2 par m2. Les terres fertiles sont découpées, viabilisées, transformées… Quel immense décalage avec la Zad, où on a lutté contre le bétonnage du bocage pendant 50 ans. Ici, on détruit, on construit, on goudronne. L’homme étend inexorablement son territoire sur la nature. Sûr, elle lui rendra bien un jour la monnaie de sa pièce… Lorsque, entre autres, nous n’aurons plus de terres agricoles pour nous nourrir…

J’emprunte un sentier fort heureusement conservé. Il longe ces nouvelles habitations. Puis, une route qui descend sur la Loire. La pluie est de plus en plus forte lorsque j’arrive au quai d’embarquement.
Les conditions ne sont pas idéales pour passer le bac. je crains qu’une fois sur le ponton, le déluge ajoute du stress à l’opération qui pourrait s’avérer délicate et compliquée une fois la barge au milieu du fleuve. En attendant, j’attache Marius sous un arbre. Un semblant d’abri alors que la pluie redouble d’intensité. Il tombe des trombes d’eau. J’attends une accalmie, mais elle tarde à venir.


Je décide d’aller m’abriter au “Café du Paradis”, mais je ne trouve pas de monnaie pour aller boire un café. J’entre, je cherche dans le petit sac à dos dans lequel je garde, à l’abri de l’humidité, mes papiers. Rien… Zut! Je ressors. On prend la carte bleue à partir de 10 euros. Tant pis pour le café.
Ils se met à pleuvoir encore plus fort. Ce n’est plus une grosse averse, c’est carrément un orage. Je suis trempé jusqu’aux os. Je change Marius de place pour lui trouver un meilleur abri. Au fond du parking, une haie et des arbres le protégeront un peu mieux. Un minimum. Enfin, vu ce qu’il tombe, entre ça et rien….
“Venez vous abriter à l intérieur” me hèle quelqu’un derrière moi. C’est la patronne du café, Krystel. Elle est venue me chercher avec un parasol pour se protéger de l’orage.

Je vais pouvoir me sécher un peu. Je dégouline. Mes pieds sont comme dans deux aquariums !! Elle me propose également de mettre mes affaires dans un garage. Je débâte Marius, range les affaires et file à l’intérieur du bistrot. Krystel m’offre un café.
Finalement, vu le temps, je déjeune ici. La météo ne semble pas s’arranger de toute façon. Aujourd’hui, il faudra faire avec. Pas le choix. Heureusement, ce soir je dors au sec.


A 14h, l’orage se calme enfin. Je recharge Marius et nous filons vers le bac. Marius monte sans rechigner. Le bruit du métal sous ses sabots ne l’inquiète pas.  Il y a peu de voitures qui traversent avec nous. Ça tombe bien. J’attache mon âne à une rambarde. Le bruit du moteur qui redémarre, le fait sursauter. Ses oreilles trahissent sont état de stress. Le bateau quitte le quai puis commence la manœuvre. Mon compagnon se stabilise, je le sens inquiet. Je me souviens alors que j’ ai des carottes dans mon sac ! Je lui en donne bout par bout pour l’occuper. Pendant qu’il mange, il ne pensera pas à autre chose.


La traversée est rapide. Il nous faut moins de deux minutes pour rejoindre l’autre côté de la berge. Marius a finalement passé le bac avec mention très bien !!! On redescend tranquillement. Tout va bien !
Une fois sur l’autre berge, nous prenons la direction de la Montagne. Ne vous méprenez pas, il n’y a toujours pas de montagne en Loire Atlantique !! Le point le plus haut de cette commune située sur les coteaux de la rive sud de la Loire, culmine à … 38 m !


D’après certains Bretons et de l’avis même de plusieurs habitants de ce département, je ne serais plus en Bretagne une fois la Loire franchie. Alors bon voilà. On se raccroche à ce que l’on peut !! J’ai vraiment du mal à les quitter les Bretons !!!
La suite de la journée se déroule au sec. Mes vêtements sont toujours trempés mais il ne pleut plus. C’est déjà ça. Il a tellement plu que mon téléphone a pris l’eau. Il ne fonctionne plus. J’enchaîne pas mal de zones urbanisées avant d’arriver chez mes hôtes. Je suis accueilli par Lucie, sur le terrain où elle a, avec une vingtaine d’autres personnes, un projet d’habitat participatif intergénérationnel et écologique. Un grand terrain qui aujourd’hui et pour quelques jours, sera la pâture mon compagnon de voyage.

Vous aimez suivre nos aventures ? Pour nous aider à les continuer et à vous les partager, vous pouvez faire un don et nous soutenir sur Tipeee.com ou acheter des goodies aux couleurs de Marius dans la boutique. Merci.

Tags : BreizhBretagneLoire-AtlantiqueTour de France

Laisser un commentaire

Simple Share Buttons
Vous ne voulez manquer aucune de nos publications ? Abonnez-vous en laissant votre mail ici :
Abonnez-vous !