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Marius Tour de France

Jour 804 / Quand l’errance prend le pas sur l’itinérance

“L’errance n’est ni le voyage ni la promenade mais cette expérience du monde qui renvoie à une question essentielle : qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Comment vivre le plus longtemps possible dans le présent, c’est-à-dire être heureux ? Comment se regarder, s’accepter ? Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je vaux, quel est mon regard ?” Raymond Depardon.

Parfois, il me semble avoir décroché. Basculé. Ne plus être celui qui parti de la Drôme 27 mois plus tôt. Mon voyage a changé. M’a changé. L’errance prend parfois le pas sur l’itinérance. Je ne me fixe plus de cap, de destination, d’itinéraire. Je ne compte plus les kilomètres. Je marche simplement et me laisse happer par le hasard. Je vagabonde mais je ne me lasse pas. Je ne regrette pas un instant d’avoir tout quitté pour une telle expérience. Je marche une semaine, m’arrête trois jours chez une personne rencontrée au détour d’un chemin puis repars pour m’arrêter de nouveau après quelques dizaines de kilomètres chez une personne qui suit nos aventures et nous a invités. Partager avec lui des anecdotes de voyages ou échanger sur des choix de vie… Mon voyage est une succession de découvertes de l’autre où le temps ne compte plus.

Seule certitude aujourd’hui, j’ai mis le cap vers le sud. Je sais : c’est vague le sud. En réalité je ne sais quel chemin prendre : tirer tout droit sur Compostelle ? Suivre mon choix initial qui doit nous conduire dans le centre de la France ? Quoi qu’il en soit, ce voyage n’a plus de finalité. Il s’arrêtera où il devra s’arrêter. Pour mes enfants d’abord que je ne remercierai jamais assez de m’avoir permis cette parenthèse. Dans six mois sans doute. Après 33 mois de nomadisme, il me faudra faire des choix : retour au bureau, mise en place de nouveaux projets semés en chemin ou poursuite de cette aventure extraordinaire ? Mais serai-je capable de retrouver une vie de sédentaire après avoir goûté au plaisir suprême d’être libre ? Aurai-je le courage de rester muré dans un bureau, avec comme seul paysage un parking, après voir savouré le bonheur d’être chaque jour “ailleurs” ?

Et puis, il y a cette ancienne vie dont je ne veux plus. Travailler pour un salaire de misère qui permet à peine de payer des factures et rembourser le crédit d’une maison dont je ne verrai peut-être jamais le bout. Un peu comme cette retraite, dont nos politiques agitent régulièrement le chiffon rouge d’un régime français qui court à sa perte, si l’âge de départ n’est pas repoussé. Ces mêmes politiques qui multiplient les lois pour que les droits des travailleurs soient de plus en plus limités omettant de raboter au passage leurs avantages.

Ce voyage m’a montré maintes fois que d’autres voies étaient possibles à condition de vouloir faire un pas de côté. A condition d’oser ! Alors pourquoi pas moi ? Mais finalement, ce voyage n’est-il pas déjà ce pas de côté pour m’écarter de cette société qui nous bouffe, qui nous entrave, qui nous éloigne de notre véritable chemin, de nos rêves, de nos idéaux…
A vrai dire je n’en sais rien. Pour l’heure j’avance vers l’inconnu. Je fais juste confiance : le chemin m’offre tous les soirs une solution pour nous poser quelque part. Il saura certainement me guider vers de nouvelles opportunités.

“Vivre la route. Ne jamais quitter la route . Toujours plus loin, toujours en exil. Ne plus vivre l’idée du temps, n’avoir aucune horloge, que des couchers de soleil à l’horizon qui ne cesse de reculer plus on avance.” Richard Bohringer – Quinze rounds

En attendant, je poursuis mon aventure sur le canal. Charlotte, chez qui j’ai passé une journée, recevait une personne handicapée pour une séance d’asino-médiation. Durant une petite heure, elle l’a conduite en balade avec un de ses ânes. L’animal apaise et change souvent le comportement des personnes qui sont à son contact. La responsable “Des ânes etc.” remarque que “les plus timides, voire introvertis, vont s’ouvrir petit à petit, donner leur confiance à l’âne et finalement à ceux qui l’entourent. Les personnes nerveuses, en revanche, s’apaisent souvent au contact de l’animal. Les peurs diminuent, les liens se tissent, les émotions s’expriment”.

Charlotte travaille avec les enfants, les adultes et toutes sortes de handicaps et d’établissements (IME, ESAT, Foyers de vie, Accueils de jour, Sessad…) mais aussi des scolaires. Le déroulement des séances peut être très différent d’une séance à l’autre : brossage, soins aux ânes, mise en place des harnachements, balades à pied, montées, en charrette, jeux de motricité… et tout simplement écoute des animaux, contact avec eux : “les relations s’établissent, parfois « magiques », avec les ânes du troupeau” raconte Charlotte sur son site.

Mes pérégrinations sur le canal se sont poursuivies en direction du Gâvre. J’avais rendez-vous chez l’oncle de mon fils et son amie. Sur les conseils de mon hôte, je n’ai pas rejoint immédiatement le canal. J’ai d’abord marché à l’intérieur des terres ce qui m’a permis de couper les lacets de la rivière. Assez rapidement, je me suis retrouvé sur la voie de halage après avoir toutefois traversé un pont sur une départementale assez fréquentée. Là je retrouve un canal plus étroit que la veille. Le chemin est aussi plus enherbé ce qui met Marius en appétit ! Chez Charlotte, mon poilu a fait la fine bouche. La pâture ne devait pas être à son goût ! Du coup, depuis ce matin, il est juste très pénible pour avancer, il ne pense qu’à manger il faut sans arrêt le sortir du bas-côté.

J’ai quitté l’Isac, peu après l’écluse de la Touche, pour une route qui me permet de traverser la Forêt du Gâvre, un écrin de verdure de 4500 ha qui fut propriété des comtes de Nantes au XIe siècle et des Ducs de Bretagne dès le XIIIe. C’est Pierre Ier de Dreux, Duc de Bretagne, qui créa la ville franche du Gâvre, avec de nombreux droits et privilèges sur une partie de la forêt afin d’attirer de nouveaux habitants près de son château. Ainsi, en fonction des hameaux, ils avaient le droit d’y mener les vaches (droit de pacage), de couper du bois pour la construction de leur maison ou pour se chauffer… (Certains de ces droits persistent toujours).

Puis, la forêt devient Royale avec la réunion de la Bretagne au domaine de France sous Charles VIII. La Réformation entreprise par Colbert en 1669 a eu pour conséquence de donner vocation à la forêt de fournir le bois de Marine pour la construction de vaisseaux dans les arsenaux de Nantes et Brest (et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle). Enfin, la forêt sera incorporée au domaine de l’État après la révolution et restera domaniale jusqu’à ce jour.

Cette forêt qui a fourni pendant des siècles la matière première à de nombreux métiers (bûcherons, scieurs de long, rouliers, sabotiers, charbonniers, cercliers) et a été une source d’énergie (pour les forges, verreries et tanneries lors du développement de l’industrie) et représente le poumon vert de la Loire-Atlantique. Point remarquable au centre de cette immense forêt domaniale : le carrefour de la belle étoile qui se trouve être le point de convergence de 10 allées forestières tracées des années 1800 pour faciliter l’accès à la forêt. A cette époque, un fossé avait été creusé tout autour du massif pour empêcher rebelles et bandits de grands chemins de trouver refuge dans la forêt.

J’ai passé une chouette soirée chez Vanessa et Fabrice. C’était un plaisir de revoir l’oncle de Malone et de faire la connaissance de sa chère et tendre. Je n’ai pu rester plus longtemps. Je devais avancer. Et puis leur jardin, certes grand, ne pouvait suffire à Marius que pour une nuit… mais malheureusement pas davantage.

Mon itinéraire m’a conduit le lendemain au Gâvre où Le duc de Bretagne, Arthur de Richemont, futur connétable de France, a décidé de reconstruire le château en 1422 (demeure à six tours formant un long quadrilatère de 75 mètres avec deux entrées). À la révolution, le château en ruine est transformé en carrière. Au XVIe siècle, avant l’édit de Nantes (1698), Le Gâvre se trouve aux limites des zones d’influences protestantes.

Quelques kilomètres plus loin, un cheval paniqué par notre passage non loin de son pré, a sauté par-dessus sa clôture pour fuir ! J’ai déjà vu des équidés apeurés en voyant un âne, mais là … chapeau ! L’animal a détalé sur une ancienne voie de chemin de fer, prenant la direction d’une départementale. J’ai alors stoppé Marius, fait demi-tour et sonné à l’ancienne maison de garde-barrière, seule maison à proximité. La mamie qui m’a répondu, tout aussi inquiète que le canasson, a vite téléphoné à ses enfants et petits enfants afin que l’un d’entre eux vienne chercher l’animal. De mon côté, j’ai laissé mon poilu à bonne distance afin qu’il n’effraie pas d’avantage le cheval qui a arrêté sa course dans un champ. Tout est rentré dans l’ordre au bout d’une heure. J’ai repris ma route pour m’arrêter un peu plus loin le long de l’ancienne voie ferrée, dans un champ en friche. Près d’une maison funéraire à l’entrée de Blain. Drôle d’endroit pour un bivouac !

Je traverse cette ville de près de 10 000 habitants assez rapidement. Il pleut et je n’ai pas envie de m’attarder dans le fléau de circulation de ce gros bourg. Je rejoins le canal en essayant d’éviter les axes trop fréquentés. Le GR débouche sur le port d’où j’aperçois le château de la Groulaie, une belle forteresse médiévale qui fut l’un des maillons d’une chaîne de forteresses qui ceinturaient la Bretagne. Placé sur la rive gauche de l’Isac, il est construit par Alain IV Fergent, duc de Bretagne et comte de Nantes, vers 1104, il est donné en fief au Chevalier Guégon, premier seigneur connu de Blain. Ce sont ensuite les Clisson qui seront propriétaires des lieux. D’Olivier I à Olivier V, c’est ce dernier, Connétable de France, qui en fera une forteresse redoutable.

Voilà pour l’histoire. On reprend le chemin de halage et je me laisse distraire par le passage des bateaux, les saluts des plaisanciers. Je passe tranquillement quelques écluses, aperçois même un petit troupeau d’ânes à côté de l’une d’elles. Quelques randonneurs ainsi que des pêcheurs profitent du retour du beau temps. J’échange quelques mots avec Marie qui déjeune dans sa voiture sur une aire de pique-nique en bordure du canal. Celui-ci est bordé d’arbres magnifiques qui jadis, faisaient de l’ombre pour les haleurs. Peupliers, frênes, chênes et sapins Douglas sont alignés le long du chemin. On trouve aussi des fruitiers anciens près des maisons éclusières. Je croise beaucoup de cyclistes qui remontent la Vélodyssée. Certains s’arrêtent même pour discuter, d’autant qu’ils ont rencontré un autre randonneur qui balade avec son âne sur le long du canal. C’est Marcel et son poilu Rigodon chez qui je suis resté quelques jours. Ils étaient venus me rejoindre pour marcher les derniers kilomètres avec moi jusqu’à Latay, une petite commune de Nort-sur-Erdre où il vit avec son épouse Maryvonne.

Ce couple de retraités est adorable. Il possède un âne avec qui Marcel randonne quand il peut, sur plusieurs jours voire quelques semaines. Passionné des longues oreilles, il m’avait laissé un mail il y a longtemps, me proposant de m’arrêter chez eux. C’est donc sur le canal que nous avions fait connaissance. Marcel était venu pour l’occasion me rejoindre avec son âne pour faire les derniers kilomètres ensemble. On a fait sensation sur le chemin de halage !

Plusieurs cyclistes se sont arrêtés pour nous poser des questions sur notre voyage.
Maryvonne et Marcel m’ont laissé une maison pour moi tout seul durant les trois jours que j’ai passé chez eux ! Situé tout près de leur maison d’habitation, j’ai partagé leurs repas. Marius, lui, disposait d’un vaste pré à côté de Rigodon avec de l’herbe jusqu’en haut du museau. De quoi prendre des rondeurs et le rembourrer encore un peu plus.

Mes hôtes étaient aux petits soins pour moi, malgré leurs impératifs liés à leurs parents âgés dont ils doivent s’occuper plusieurs fois par semaine.
Bien sûr, pendant ces 3 jours nous avons parlé voyage avec un âne. Comme avec Charlotte, nous avons échangé nos expériences, parlé matériel, où encore santé de nos animaux. De très beaux moments que j’ai dû interrompre pour repartir sur les chemins. Et comme souvent, alors que c’est moi qui devrait être reconnaissant pour tant de générosité, Marcel a répété une dizaine de fois qu’il était très heureux que nous nous arrêtions chez eux.

Merci à tous de m’avoir ouvert vos portes mais aussi vos cœurs….

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Tags : BretagneCanal de Nantes à BrestLoire-AtlantiqueTour de France

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