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Marius Tour de France

Jour 540 / Cette solitude qui devient pesante

[Samedi 9 septembre]
J’ai beaucoup de mal à me lever ce matin. J’ai encore mal au crâne. Je pense que je dors mal sur mon matelas qui a toujours sa hernie ! Je me résigne à prendre un cachet car je n’en peux plus.
J’entends Marius manger devant la tente. J’ai vraiment du mal à me bouger. La solitude commence à peser sur le solitaire que je suis pourtant. Je marche seul depuis mi-juin mais j’ai l’impression que ça fait 6 mois que la caravane d’utopistes s’est disloquée. Les semaines et les kilomètres m’éloignent doucement de Céline et Symphonie. Il m’arrive de penser qu’elles ne me rejoindront plus. Que je terminerai ce voyage seul avec Marius. Sans doute que cela devait se passer ainsi…
Cela dit, je ne suis jamais vraiment seul sur les sentiers de traverse. Mon chemin, comme mes soirées, sont régulièrement ponctués de rencontres. Cependant, parfois, les journées sont longues sans parler à personne au réveil, lorsque je traverse un moment pénible, ou simplement pour partager un ciel étoilé ou un joli paysage. Et le mauvais temps ne m’aide pas pour le moral. Toutefois, je vous rassure, la solitude n’entache pas mon voyage au point d’avoir envie de m’arrêter.
Aller… Je me motive. Dehors la pluie fait une trêve laissant, pour un temps au moins, la chance de marcher sous un beau ciel bleu. En route pour Lanloup
Les chemins sont boueux. Ça colle aux chaussures et aux sabots mais j’ai droit à une magnifique arc-en-ciel ! J’entends au loin des coups de fusil. La chasse est déjà ouverte ? Je pensais que j’avais encore une semaine de répit. Bah non visiblement ! Va falloir ressortir les gilets jaunes pour être vus de loin ! Un peu plus loin, sur un chemin, je vois d’ailleurs un chasseur. Pour lui la journée est terminée. Tandis que j’avance vers lui, il range son fusil et fait rentrer son chien sur la banquette arrière. Je ne sais pas si c’est l’arthrose ou l’alcool, mais l’homme a bien du mal à se déplacer et à s’asseoir dans sa veille Clio ! Il me fait un signe de la main, démarre puis disparaît.
« J’espérais vous revoir » me lance une conductrice qui m’avait apparemment croisé dans la campagne de Pléhédel. « Je suis vite partie chercher quelque chose pour vous à la boulangerie » me dit-elle en me tendant un sachet contenant une délicieuse brioche. Et la dame de regretter de ne pas avoir pu m’héberger mais « nous partons en vacances quelques jours ». Oh quelle jolie attention. Cela me touche énormément.
Un peu plus loin, dans le centre du village, une autre conductrice s’arrête à ma hauteur et me demande si je veux me poser chez elle. Elle habite à un kilomètre de là et a des chevaux, donc des parcs pour accueillir Marius. Malheureusement, elle n’est pas sur ma route. Elle me laisse son numéro en toute hâte car les voitures s’agglutinent derrière la sienne. Je réfléchis en poursuivant ma route vers une 2X2 voies sous laquelle je dois passer. Finalement, je n’irai pas. Et puis j’ai décidé de changer de cap. Je ne monterai pas à Paimpol comme je l’avais prévu. Je vais plein ouest, direction Saint-Clet, chez Philippe qui m’attend. Sans compter que l’hiver approche : au pas d’un âne, il sera vite là.
L’après-midi il fait chaud ! Je traverse Lanleff à la recherche d’un peu d’eau. Ma curiosité est attirée par le mot « Temple ». Y aurait-il des protestants sur cette terre catholique où même dolmens et menhirs ont été christianisés par l’adjonction, la sculpture ou la gravure de croix ? En fait il n’en est rien. Il s’agit du plus ancien édifice du Haut Moyen-Age encore visible en Côtes d’Armor, voire en Bretagne. Un bâtiment circulaire surprenant, en granit rose, qui a longtemps fasciné par le mystère de ses origines. Tous les avis ont en effet été émis à son sujet ! Certains y voyaient un temple druidique, d’autres un temple du Soleil ou un temple gaulois, romain, ou même baptistère ; il fut question un moment d’un parvis à l’usage des pénitences publiques, d’un monument saxon du VIIIème siècle, ou normand du IXème, voire d’une église de Templiers. Finalement, les spécialistes se sont entendus sur le fait qu’il s’agissait d’une église romane des XIème au XIIème siècles. Quant à son inspiration en cercle, elle serait plus d’origine palestinienne (à l’imitation du Saint-Sépulcre de Jérusalem) que celtique.
L’édifice se présente à l’origine sous la forme de 2 enceintes circulaires concentriques séparées par un déambulatoire. Aujourd’hui, ne reste qu’une partie de l’enceinte extérieure comportant encore 2 absidioles sur 3 préexistantes. L’enceinte intérieure est constituée de 12 arches soutenues par 12 piliers imposants. Ceux-ci sont ornés, sur leurs chapiteaux et sur leurs bases de sculptures naïves énigmatiques.
Je reste un moment à contempler ce « Temple » magnifique. Le temps dégrade malheureusement fortement le grès rose trop friable et les éléments décoratifs se voient parfois à peine. Marius, qui peut profiter de l’herbe du parc, n’est pas loin derrière moi. Il traverse même le déambulatoire au grand étonnement des visiteurs !
Ce lieu possède une légende qui raconte qu’une femme cupide y fit commerce avec le Diable. Elle lui vendit son nouveau-né pour douze pièces d’or. Après s’être emparé de l’enfant, le Diable jeta à la sorcière, les douze pièces d’or. En voulant les attraper au vol, la sorcière s’y brûla les mains, car les pièces sortaient tout juste du feu de l’enfer. Elle les laissa tomber et les pièces s’incrustèrent dans la margelle de la fontaine. En aspergeant cette margelle avec l’eau de la fontaine, vous pourrez les apercevoir. Mais avant de les ramasser, réfléchissez bien !
Comme j’improvise un peu mon itinéraire, je décide de prendre la direction de Saint-Jacques, un hameau de la commune de Trémeven. Le nom me « parle », alors j’y vais. En passant devant l’église de Lanleff, je croise une camionnette. Le conducteur s’arrête, ouvre la porte et me dit : « Il y avait longtemps qu’on ne t’avait pas vu ! ». « Je crois qu’il y a erreur sur la personne ». « Ah… c’est pas toi qui est venu il y a 3 ans ? » m’interroge le gars. « Ah non !! C’est la première fois que je viens en Bretagne ». « Ah ok. Bon voyage… ». L’homme ferme sa portière et s’en va dans un bruit de casseroles ! Je remarque des autocollants pour sauver « les cafés de campagne » sur les vitres arrières du véhicule. Les seuls cafés que je croise sont « fermés pour la journée » !!
Quelques minutes plus tard, alors que je suis en train de gravir une jolie côte sur le GR34 que je viens de retrouver, le camion s’engage sur le chemin et stoppe à mon niveau. Le chauffeur est revenu pour me proposer de passer la nuit chez lui. Il me note ses coordonnées sur un bout de papier.  C’est tentant mais Yffic habite loin. Avant de faire demi-tour, il m’indique le chemin à suivre. « Un très beau chemin à travers bois. Là-haut, tu verras un superbe panorama ». Effectivement, la vue est magnifique avant de redescendre sur le ruisseau de Kerguidoué et la lande Saint Jacques.
Les hauteurs de Saint-Jacques me donnent l’impression d’arriver dans un village de montagne. Peut-être à cause des maisons en granit construites au creux d’une vallée verdoyante. Je passe devant le bar du village : « Le Siam Café ». Les clients y jouent à la pétanque. Mon regard est attiré par une très belle église. En fait, il s’agit d’une chapelle du Moyen-Age : la chapelle Saint-Jacques.
Transformé plusieurs fois notamment aux XVI et XIXe siècles par les seigneurs de Coëtmen qui y rendaient justice, l’édifice est très grand pour ce bourg où vivent seulement quelques dizaines d’âmes. Sa taille imposante pourrait s’expliquer par les dons, sûrement nombreux, des visiteurs et pèlerins car la chapelle se trouve sur la route de plusieurs pèlerinages : celui de Saint Jacques, bien sûr, et la route du Tro Breizh (le tour de Bretagne) qui désignait au Moyen-Âge le pèlerinage en l’honneur des Sept Saints Fondateurs de la Bretagne. Cependant, on ne connaît pas l’origine de cette chapelle qui aurait pu être construite soit par les Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, les chanoines de l’Abbaye de Beauport.
Alors que j’admire une fontaine du XVIIe siècle qui abrite une statue de Saint-Jacques assis datant du XVIe siècle, une dame m’interpelle : « Vous avez besoin de quelque chose ? ». Je lui répond que je cherche un terrain pour passer la nuit. Ni une ni deux, elle m’emmène au café devant lequel je suis passé en arrivant au village et interroge les clients pour savoir s’ils ont éventuellement un pré. Réponses négatives à l’unisson mais quelqu’un suggère un terrain communal au bord de la rivière.
« On se connaît tous ici et tout le monde s’entraide » me confie l’habitante du village en me conduisant dans les ruelles étroites de Saint Jacques. Le fameux pré se trouve à la sortie du hameau. « Chaque année se déroulent ici des joutes nautiques organisées par des copains » raconte ma guide. Le terrain n’est pas très herbeux mais il suffira largement pour mon fidèle destrier ! En partant, la dame me propose de passer chez elle si j’ai besoin de quoi que ce soit. « Je viendrai prendre de l’eau sans doute ». L’endroit est paisible et reposant, bien qu’en bordure d’une petite route peu fréquentée. Le Leff s’écoule très tranquillement. Il y a même des tables de pique-nique.
Dans la soirée Philippe et sa femme Catherine passeront me voir. Je ne suis pas très loin de chez eux, probablement à deux ou trois jours de marche, mais ils avaient envie de venir passer un moment avec moi et Marius ! J’ai hâte de m’arrêter chez eux et de faire plus ample connaissance. Avant leur arrivée, je planque mes affaires et file au village avec Marius pour boire un verre, récupérer de l’eau et surtout envoyer un texto à Philippe afin de lui préciser ma position car depuis le champ où je suis, je ne capte aucun réseau mobile. La dame qui m’avait accompagné jusqu’au champ n’est pas chez elle. Je vais donc au bar, boire une ch’tite bière. Là je tombe sur des clients plutôt sympas mais quelque peu éméchés ! « La cuite du samedi soir » peut-être ! Je discute avec les plus sobres et tente d’échanger avec les autres ! Après quelques photos, mon texto a finalement pu être envoyé à Philippe. Je salue la compagnie et file au pré.

J’ai pensé un moment y revenir après de départ de Catherine et Philippe mais finalement je préfère rester près de mes affaires d’autant que des riverains profitent du temps clément pour venir au bord de l’eau.
Il est tôt lorsque je me glisse dans mon duvet. Je me couche tôt ce soir. J’ai du sommeil à rattraper !
Bonne nuit !

 

Tags : BretagneCôtes d'ArmorSaint-JacquesTour de France

Un commentaire

  1. Bonsoir Stéphane et coucou à Marius
    Si tes pas te conduisent vers Nort sur Erdre, la proposition de t’accueillir avec Marius tiens toujours !
    De plus si tu arrives en fin d’année et que tu désires laisser Marius quelques jours en bonne compagnie (avec notre petit âne Rigodon) pour passer quelques jours en famille, il aura un pré avec encore pas mal d’herbe et du foin à volonté. Nous sommes à 2,5km du canal de Nantes à Brest et du chemin breton de St Jacques venant de Redon.

    A bientôt peut-être
    Marcel

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