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[Jeudi 24 août  2017]
Daniel est agriculteur. Il y a encore quelques mois, il avait des taurillons qu’il engraissait. Mais le cours de la viande est si bas qu’il ne s’en sortait pas. Il a donc décidé de tout vendre pour ne faire que du foin. Daniel est aussi éleveur de trotteurs. Les chevaux, il connaît et ça paye mieux que l’agriculture !
Un dernier petit café avec Hervé et sa famille avant de reprendre la route.
S’il faut garder l’œil sur la carte lorsque les sentiers se croisent, les chemins équestres sont toujours très bien balisés et fort agréables. Le chemin justement rejoint à travers bois, champs et hameaux, la petite vallée du Kermiton, un ruisseau que nous longeons et qui s’enfonce jusqu’à embrasser la baie de la Fresnaye.
Le sentier débouche plus précisément au Port-Saint-Jean, un petit port de pêche situé sur la rive droite de la baie de la Fresnaye, dans une petite anse marquant la limite entre Matignon et Saint-Cast-Le-Guildo.
J’avance sur la plage pensant à tort que le chemin était en face. Marius a du mal à poser ses sabots sur la plage. Ils s’enfoncent un peu dans le sable humide et mou. « Mes longues oreilles » ne connaît pas cette sensation. Une vraie découverte pour lui. Il progresse avec hésitation sur le rivage, mais il avance. Après quelques dizaines de mètres, mon compagnon s’enfonce dans le sol instable jusqu’aux paturons. Il a du mal à retirer ses sabots du sable. Il s’enlise… Grosse galère. Je l’encourage, l’aide… Il parvient à s’extraire du « sable ventouse ». Demi-tour. On retrouve un sol plus dur. On marche sur un lit de coquillages… Ce n’est pas plus rassurant pour Marius mais le sol ne se dérobe plus. Je comprends un peu tardivement que le chemin n’est pas là où je pensais mais juste à gauche du sentier par lequel je suis arrivé. On aurait dû sortir par la cale pour prendre une petite route goudronnée, seule accès routier au port pour les tracteurs des pêcheurs. Ce qui ressemble à des algues toxiques ont été poussées au bord de la plage. Un panneau prévient d’ailleurs les badauds de leur dangerosité. En haut, des enfants jouent sur l’aire de stationnement et de stockage de matériel conchylicole.
Tandis que le GR 34 longe la côte par le chemin des douaniers, l’itinéraire équestre, lui, suit une petite route goudronnée sinueuse et boisée avant de retrouver un chemin qui longe une rivière. Il sillonne ensuite la campagne puis traverse une départementale avant de descendre dans la vallée du Moulin de la Mer. Le vallon est encaissé et très humide où cohabitent le frêne, l’orme, quelques chênes et des fougères qu’autrefois, les gens qui avaient peur de faire de mauvaises rencontres, tenaient dans les mains pour éloigner les êtres maléfiques.
Un véritable écrin de verdure où je découvre les ruines d’une ancienne maison d’habitation et d’un ancien moulin à eau camouflés par la végétation.
C’est un lieu magnifique et plein de légendes. On raconte par exemple que se cachait derrière les rochers, Mourioche le diablotin, un être protéiforme qui se promenait la nuit dans la partie Est des Côtes-d’Armor. Il était très redouté et son nom servait le soir d’épouvantail pour les petits enfants. Léa, la tisanière qui habitait ici au début du XXe (1893-1967) « intriguait beaucoup et faisait un peu peur : elle sortait armée d’un bâton lorsque les enfants venaient l’embêter. Certains parents jouaient de son apparence et menaçaient leurs enfants de les envoyer chez elle lorsqu’ils n’étaient pas sages… ». Ici le meunier ne vivait pas de son activité. Pour vivre en autarcie, il avait une ferme et quelques animaux : des vaches qui pâturaient en haut de la vallée, des poules, des lapins, des cochons et des chevaux qui lui servaient à transporter sa farine et son grain. Il cultivait un potager à côté du moulin, sur le coteau droit, et possédait quelques ruches près du ruisseau.
Je suis sous le charme.  tel point que je me trompe de chemin et me retrouve sur les hauteurs qui m’offrent un très beau panorama sur la côte littorale jusqu’à Fort La Latte. Je décide de marcher jusqu’à la Pointe-Sainte-Efficace d’où je peux contempler la baie et le cap au loin j’entrevois un élevage d’huîtres. Je prends quelques photos et fais demi-tour pour retrouver mon tracé. Ça a du bon parfois de se tromper !
En revenant sur mes pas, je croise trois cavalières dont les chevaux se mettent à paniquer devant notre équipage. Elles ont du mal à rester sur leur canasson. Alors que deux d’entre elles finissent par mettre pied à terre, un des chevaux arrache la longe des mains de sa cavalière et part au galop dans le champ au moment où Marius se tourne pour les regarder passer ! Finalement elles ont plutôt bien géré. Le cheval est revenu et elles nous ont contourné. Marius lui, est resté impassible à les regarder avec curiosité. « Bien étranges, les cousins ! ».
A Saint-Germain-de-la-Mer, les vieilles maisons de granit m’invitent à flâner. Alors que je m’émerveille devant l’ancienne église du saint patron local qui surplombe la baie de la Fresnaye, un habitant me demande où je vais. « Au cap Fréhel ? Prenez le GR 34, ma fille l’emprunte avec ses Mérens. Ça passe ! » me conseille-t-il. Et effectivement, ça passe bien. Le chemin est bien large et sans difficultés particulières. La végétation m’empêche toutefois d’admirer la baie. Un peu plus loin, tandis que je sors du GR pour éviter de longer une route très fréquentée, je retrouve les trois cavalières rencontrées à la Pointe. En fait, c’est Marius qui les a entendues, et s’est dirigé vers le chemin boisé d’où provenait le son de leurs voix. Et lorsqu’elles nous aperçoivent, la plus âgée est moins aimable que tout à l’heure et nous envoie littéralement balader en nous virant du chemin ! Surpris par sa réaction, je manque de répondant ! Je comprends qu’elle soit vexée de ne pas avoir pu maîtriser son canasson qui a eu peur d’un petit âne bâté, mais quand même !  Son ego a dû en prendre un coup ! Et la situation ne s’arrange pas puisqu’elles mettent beaucoup de temps à sortir du chemin. Rassurer les chevaux a dû être difficile.
Un peu plus loin je passe devant une ferme. Il est 17h. Cela fait 3h que l’on marche. Il est temps de faire une pause ou de se poser, vu l’heure. Nous sommes au hameau Bellevue. Je jette un coup d’œil rapide sur ma carte et me rends compte que c’est le dernier endroit où je peux m’arrêter. Après, ce devrait être plus compliqué pour trouver un bivouac. A l’entrée du lieu-dit, une ferme. J’entre dans la cour. Au fond,  j’entends un tracteur. Il y a plusieurs vaches dans la stabulation. Je me dirige vers le bruit de moteur et je trouve effectivement quelqu’un qui travaille. L’agriculteur ne me voit pas. Il est occupé avec une vache qui semble être en bien mauvais état et qui a du mal à rester debout sur ses pattes. Sans rien lui demander, je m’éclipse car je ne veux pas l’ennuyer. Il a d’autres soucis à gérer. Je retrouve la petite route et tombe sur une dame qui sort de la maison d’à côté. Je lui explique ma recherche et la dame téléphone à son mari. Je comprends alors que c’est l’agriculteur que je viens de d’apercevoir.
Il vient à notre rencontre et tous les deux cherchent une solution. Finalement, c’est derrière un hangar que je m’installerai pour la nuit.
La tente montée, mon matelas menace d’exploser. A l’intérieur, les alvéoles ont dû lâcher, peut-être sous l’effet de la chaleur des rayons du soleil, Bizarre ! Il a comme une hernie ! C’est un peu comme si le matelas avait un oreiller intégré ! Il ne me manquait plus que ça ! Je n’utilise jamais d’oreiller !
L’agriculteur élève encore quelques vaches laitières. Il déplore le cours du lait trop bas pour être rentable et des contrôles administratifs répétés. « De vrais freins au développement de l’exploitation » selon lui. Il me rappelle que si les éleveurs bénéficient des aides publiques, c’est qu’ils ne vendent pas leurs produits au prix coûtant, et qu’ils se passeraient très bien du soutien de l’Europe en vendant leur produit à un tarif plus juste. « L’avenir de notre agriculture en crise est incertain. Je suis persuadé que les jeunes se débrouilleront mieux que notre génération et n’auront pas envie d’avoir les mains et les pieds liés par des crédits mais qu’ils trouveront des solutions pour être plus libres. » En effet, depuis le début de notre voyage, nous en avons croisé des jeunes qui nous ont exprimé leurs souhaits de n’avoir ni maison, ni voiture, ni CDI. Ils veulent simplement vivre et nager à contre-courant dans cette société où la finance prime sur l’humain. En discutant, on se laisse espérer une nouvelle génération désireuse de vivre différemment. Une nouvelle génération qui ne sera plus asservie à l’économie et à la finance…
C’est autour d’un dîner que nous poursuivons cette discussion. Le couple m’invite en effet à partager son repas.
« Les paysans des Côtes-du-Nord ont une légende facétieuse sur les lianes piquantes des ronces : jadis, les ronces tenaient auberge, mais elles firent crédit à tant de monde, qu’elles ne purent payer leurs créanciers et furent obligées de chercher leur pain ; depuis elles accrochent les gens pour tâcher d’être payées. » Paul Sébillot, Folklore de France, Tome III Éditions Maisonneuve et Larose
Tags : Baie de la FresnayeGR 34MatignonSaint-Cast-Le-Guildo

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