close
Marius Tour de FranceMTF Meuse

Jour 360 / La région porte encore les stigmates de la Grande Guerre

« Le 11 Mars, des Eparges ».
« Je suis dans la chambre du curé, celle dont je t’ai parlé souvent et où l’on est tout près des boches. Ils ont appris pendant l’affaire, ou avant, que nous avions là un poste de commandement ; et ils ont tiré à gros calibre : un 210 a salement aplati une moitié de la maison ; un 150, qui a crevé le toit, est tombé dans la pièce voisine, près de l’horloge au carillon clair, et n’a pas éclaté. Il est encore là, tout rond, inexpressif. On a dressé autour une petite barricade, de crainte que quelque brave crétin n’aille donner du pied dans la fusée.
La chambre est restée debout hors l’amoncellement des moellons ; son papier à fleurs n’a pas une égratignure. «  Ceux de 14 – Maurice Genvoix.

[Mercredi 15 mars]

Nous prenons donc un jour de pause à la ferme pédagogique et d’attelage du Sonvaux, l’occasion de visiter un peu les alentours riches en histoire et de passer un peu de temps avec Bernard et Nadia. Il y a une soixantaine de chevaux à la ferme, plus les vaches, dont les magnifiques Aurochs, des moutons, des chèvres suisses bicolores à poils longs, une grande basse-cour variée. Chez les équidés, on trouve de tout et de tous âges : quelques chevaux en pension, des trotteurs, des comtois, deux mulets, une ânesse du Poitou, des fjords, des poneys de toutes tailles, dont une quinzaine de rustiques et malins König Polski.

Vivent également ici, sous les bons soins de Bernard et Nadia, une ribambelle d’oiseaux magnifiques qui s’expriment du petit « piu-piu » au strident « skriiiîââhhrk ». Cela fait plus de 30 ans que Bernard est installé ici. Au départ, il était spécialisé dans la traction animale : il formait des animaux et des meneurs, tant pour l’attelage que pour le travail agricole. Bernard a aussi fabriqué lui-même toutes sortes de charrettes ou machines agricoles, et construit et aménagé la quasi-totalité des bâtiments de la ferme et de ses infrastructures. Lorsque Nadia est arrivée, elle a trouvé le moyen de valoriser les poneys, et notamment les König Polski dont la demande avait baissé, en montant un poney club et la ferme pédagogique. Bernard et Nadia ont aussi une structure d’accueil avec chambres d’hôtes et organisent divers stages autour des animaux. Après une super soirée, une excellente nuit et un petit déj à papoter, nos hôtes se remettent au travail et nous, nous armons de nos caméras pour aller à pied visiter la crête des Eparges, pendant que Marius et Symphonie profitent de leur grand parc. Ils accourent et nous appellent lorsqu’on passe devant eux: « Hey, vous partez sans nous?? »

Le cimetière militaire du Trottoir nous met de suite dans l’ambiance. Nous nous apprêtons à gravir le sentier didactique qui va nous replonger dans une des batailles les plus sanglante de la Première Guerre mondiale, des affrontements qui ont duré pendant toute la guerre et lors desquels les deux camps se sont déchirés pour acquérir cet endroit stratégique. C’est ici qu’a eu lieu la tristement célèbre guerre des mines, où les soldats creusaient des galeries pour aller faire sauter les camps adverses par en-dessous. Toute la colline est lacérée de tranchées ou de galeries et est criblée de trous allant du petit creux au gigantesque entonnoir. Au total, 46 mines allemandes et 32 mines françaises ont explosé sur une longueur de front de 800 mètres sans modifier la ligne de front. Plusieurs monuments et des extraits du livre « Ceux de 14 », de l’écrivain Maurice Genevois, nous font ressentir ce qu’a pu être cette période de folie guerrière et nous en sommes bouleversés. Sur ces quelques hectares, plus de 12000 hommes ont perdu la vie (dont une partie n’a jamais pu être identifiée) pour des résultats quasi nuls…

« Dès la formation du Saillant de Saint-Mihiel en septembre 1914, les Français ont cherché à réduire cette hernie. C’est ainsi que des combats acharnés, d’abord de surface puis ensuite essentiellement de mines, se déroulèrent aux Eparges, crête constituant la frontière nord-ouest du Saillant.

Dans le but de réduire le Saillant de St Mihiel formé dès septembre 1914, les Français opèrent un assaut aux Eparges le 17 février 1915. Cet assaut est immédiatement suivi de contre-attaques allemandes qui permettent à ces derniers de reprendre le terrain. S’ensuivent alors d’âpres combats aux Eparges, quelques combats de surface mais surtout des combats de mines. Les 9 et 10 avril 1915, un bataillon du 8e R.I. s’empare de l’éperon Est des Eparges (Point X).

Ce n’est pas pour autant que les combats des Eparges soient terminés : le 24 avril 1915, von Stranz lance avec succès une attaque des Eparges à la Tranchée de Calonne. A l’ouest du champ de bataille, le village lui-même reste toujours aux mains des Français. Mais il est situé sous le feu des Allemands et de leurs tireurs d’élite. Il est peu à peu détruit par le bombardement.

Quant à la crête elle-même, elle est défoncée par les mines dont les entonnoirs vont du point C au point X, tous deux marqués par un monument. Les combats continuent les mois qui suivent, avec plus ou moins d’intensité. Ce n’est qu’en septembre 1918 que le site des Eparges est libéré, grâce à l’offensive de la 1ère armée américaine qui libère le Saillant. Le 14 septembre 1918, les Américains sont à Fresnes-en-Woëvre : les Eparges ne sont plus aux mains des Allemands. » Source : Chemins de mémoire

Les fameux entonnoirs.

Bayah, elle, profite de la balade tout simplement. La simplicité des animaux face aux sombres côtés des humains. De retour à la ferme et pour se remettre un peu de nos émotions, je me plonge dans les vidéos pendant que Céline va faire une balade à cheval avec Nadia et quelques élèves. Nadia lui prête son meilleur poney Koenig, Jerry. Céline est très touchée et profite avec délice de cette petite sortie montée.

Le soir nous nous retrouvons tous autour d’une raclette avec Christine, une amie de Nadia également venue monter à cheval. Puis Nadia sort sa guitare, Bernard son tambour et ses guimbardes, et nous voilà en train de jouer et chanter en feuilletant des livres de chants populaires. Super soirée !!!

La colline porte encore les traces de ces combats ; on peut y voir les entonnoirs résultant d’explosions de mines pour le contrôle du « point X » qui domine la plaine, stratégique pour le contrôle de l’artillerie.

« A la jumelle, je vois sur un chemin deux blessés qui se traînent, deux Français. Un des uhlans les a aperçus. Il a mis pied à terre, s’avance vers eux. Je suis la scène de toute mon attention. Le voici qui les aborde, qui leur parle ; et tous les trois se mettent en marche vers un gros buisson voisin de la route, l’Allemand entre les deux Français, les soutenant, les exhortant sans doute de la voix. Et là, précautionneusement, le grand cavalier gris aide les nôtres à s’étendre. Il est courbé vers eux, il ne se relève pas ; je suis certain qu’il les panse. » Ceux de 14 – Maurice Genvoix

C’est ici qu’ont été retrouvés, 77 ans après leur mort, les squelettes de 21 soldats dont celui d’Alain Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes.

[Jeudi 16 mars]

Le lendemain, après une rapide expédition à la supérette du village voisin pour quelque ravitaillement,  nous nous préparons au départ. Comme nous nous attardons encore un peu à discuter, il est passé midi lorsque nous prenons la route. Nadia, randonneuse aguerrie, nous a montré sur la carte où étaient les chemins intéressants pour se rendre jusqu’à Verdun et ceux où il ne valait mieux pas passer. Elle a également pointé les lieux historiques à voir en passant. Nous marchons donc sur la route jusqu’à St-Rémy-la-Calonne avant de longer des cultures et de rentrer dans un bois où, dans une clairière, avait été retrouvée en mai 1991 par Jean Louis et son détecteur de métaux, une fosse commune où avaient été jetés par les Allemands, 21 soldats fusillés. Après plusieurs semaines de fouilles archéologiques, 16 des 21 squelettes ont été formellement identifiés par leurs plaques d’identité. Parmi eux, le lieutenant Alain Fournier, l’écrivain du « Grand Meaulnes ». Depuis, il repose avec ses camarades dans le cimetière de Saint-Rémy.

Il fait beau et chaud aujourd’hui, nous n’avons plus l’habitude et ne savons plus quoi faire de nos vestes et polaires, sachant pourtant que ce soir elles nous serons bien utiles ! Nous avons principalement marché en forêt, au sein de bois vallonnés où nos compagnons repèrent à tout va leurs compères sauvages. Nous ne croisons rien à grignoter pour eux, et nous ne trouvons de quoi nous arrêter pour une pause miam que peu avant le village de Vaux-les-Palameix. Lorsque nous descendons sur le village et malgré la seule dizaine de kilomètres parcourus aujourd’hui, nous décidons de nous arrêter là, car nous sommes fatigués.

On repère un petit terrain au bord d’un ruisseau qui serait parfait, et un monsieur qui jardine s’en va chercher son frère, le maire du village, pour qu’il nous ouvre les sanitaires publics. L’endroit est parfait quoi qu’un peu humide. Bayah trouve un os frais et entreprend de le ronger pendant que nous laissons brouter les mul’ânes alentour, installons le camp et préparons du « riz à la soupe » recette hautement fine du randonneur à réchaud. À la nuit tombée, un froid saisissant nous pousse à attacher nos compagnons à leurs longues longes et à rejoindre la tente et nos duvets, pour une longue nuit. Nous espérons que Bayah n’aura pas trop froid, car il gèle encore la nuit…


Quelques pierres tombales dans un bois rappellent qu’ici, jusqu’en 1920, se trouvait un cimetière allemand.

« On dit que nous faisons la guerre : et c’est vrai que nous l’avons faite. Cela n’a pas duré longtemps. Presque tout de suite, c’est elle qui nous a pris, et conduits nous ne savons vers où ». Ceux de 14 – Maurice Genvoix.

Tags : Alain FournierFerme du Sonvauxfosse commauneLe grand MaulnesLes EpargesLorraineMeuseTour de FranceVaux les Palameix

Laisser un commentaire

Simple Share Buttons
Vous ne voulez manquer aucune de nos publications ? Abonnez-vous en laissant votre mail ici :
Abonnez-vous !