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img_20161109_105253[Mercredi 9 Nov.]

Malgré son cauchemar, dont le sens lui sera probablement révélé ces prochains temps, Céline a bien dormi, et moi aussi. Kali semble en meilleure forme après cette nuit réparatrice. Marius et Symphonie ont l’air de n’avoir pas bougé du coin où on les avait posés, ils se sont même fait une litière avec l’excès de foin, pour éviter d’avoir les pieds dans la boue. Ils semblent néanmoins calmes et tranquilles. Alors que la ferme équestre se réveille, nous rangeons les tentes que nous avions mises à sécher un peu partout dans le hall, et petit déjeunons en compagnie de Ion, en faisant le plein de chaleur. Ion nous explique son arrivée, sa vie ici, où il a trouvé refuge. Il fait un excellent café directement dans la casserole, qui rappelle à Céline le fameux « café croate » de sa meilleure amie: un délice. Sylviane vient nous rejoindre et nous parlons un bon moment de la vie, de l’accueil de l’autre, des projets d’âme, des peurs qui conditionnent souvent les décisions des humains, des animaux. Un moment profond où chaque thème s’entremêle aux autres. Alors que nous sortons nos sacoches, les nombreux chats du coin viennent les renifler, curieux. Il y a aussi plusieurs chiens qui se baladent, dont la petite Praline adoptée par Ion, et nous décidons donc de sortir nos chiennes au dernier moment, histoire de pouvoir aller et venir sans devoir gérer un malentendu canin déclenché par la susceptibilité de Kali autour de nos affaires.

20161114_110228Nous préparons nos mulânes sous le regard curieux d’une quinzaine de chevaux fiord, qui ont donné son nom à la « ferme équestre des fiord », d’ailleurs. Symphonie a de quoi voir sa maman partout !! Sylviane vient prendre la photo d’au-revoir, en nous  confiant que notre passage lui a fait du bien. À nous aussi, ils nous ont fait du bien, ses bras ouverts et son accueil tout en simplicité et en humanité. Sylviane offre une place à chaque être, avec son histoire et ses cicatrices, tel qu’il est. Nous avons hésité à rester une journée pour approfondir notre échange, mais quelque chose nous pousse à repartir, nous sommes sans doute « attendus » ailleurs, sans le savoir encore. Alors nous saluons nos hôtes et reprenons la route.

20161109_134430Après quelques centaines de mètres de goudron, nous rentrons dans la forêt domaniale de Hanau, que nous ne quitterons que brièvement pour traverser le petit village de Neunhoffen. Elle est magnifique, sauvage mais bien entretenue, très changeante. Nous rejoignons aussi la ligne Maginot, parsemée de nombreux bunkers et postes d’observation militaires datant d’un peu avant la deuxième guerre mondiale. Cela donne une ambiance étrange : les feuilles mortes qui jonchent le sol, les arbres qui ont perdu les leur, la lumière particulière d’une saison automnale bien avancée et la pluie qui commence à tomber. À la pause miam, nous abritons nos affaires sous un bunker, et prenons place sous un arbre. Les chiennes sont mouillées, et se protègent comme elles peuvent. Alors que Symphonie et Marius broutent tranquillement sur un bout de prairie, la mulette ne trouve rien de mieux à faire que de tenter de se rouler dans la boue avec son bât, ce qui sonne l’heure du départ. Céline doit la brosser pour enlever le plus gros, et heureusement, pas de dégâts à déplorer.

img_20161109_141840Nous contournons plusieurs collines en haut desquelles s’élèvent les ruines des châteaux de Rothenburg, puis de Waldeck. Les chiennes ont la truffe au vent, nous sommes bien contents du grelot accroché au collier de Bayah. Nous croisons, toujours sous la pluie, une dame affublée d’une meute de huit chiens, pour la plupart husky. Elle doit faire preuve de beaucoup d’autorité pour retenir ses compagnons. Nous renonçons à lui parler, tant il nous semble que la moindre faille dans sa concentration pourrait lui faire perdre l’équilibre. Nos mulânes marchent vite et bien, la plupart du temps en liberté. A la grande joie de Céline, Symphonie se remet à bien vouloir mener devant. C’est chouette, pour changer un peu! Après une longue ligne droite, nous passons tout à côté de l’étang de Waldeck. Nous sommes donc presque arrivés à la maison forestière de la Petite Suisse, à Éguelshardt, où nous espérons trouver un bout de terrain pour les ânes et un bout d’avant-toit ou de garage pour nous abriter cette nuit. La pluie n’est pas très forte, mais constante… Heureusement, il ne fait pas froid. Lorsque nous arrivons devant le portail en bois, joliment rénové, de la maison forestière, nous comprenons qu’il n’y a personne sur les lieux.

img_20161111_112728Du bruit et de la lumière dans une maison voisine nous invite à aller y demander s’il est possible de se poser ici. A vrai dire, sauf si nous rencontrons un refus total, nous n’aurons pas trop d’autre choix car il va bientôt faire nuit. C’est le jeune Nathanael qui nous accueille. Il est en train de faire du bois, il rénove la maison avec son papa. Il nous dit que le garde forestier est très gentil et que notre camp pour la nuit ne devrait pas le déranger. Il nous invite pour un café chaud que nous acceptons, mais d’abord nous devons décharger nos compagnons, faire le tour du parc qui a l’air clos et abriter nos affaires et les chiennes de la pluie. Le parc est grand, agréable, top pour Marius et Symphonie : il y a des recoins abrités du vent encore pas mal d’herbe. Des anciens crottins nous confirment que des équidés et des moutons y ont déjà séjourné. Nous repérons également une petite cabane en bois qui sera parfaite pour Kali et Bayah. Kali d’ailleurs a l’air très fatiguée…

img_20161114_095107Sans demander son reste, elle s’est installée en boule dans un tout petit coin sec contre une porte. Nous n’aimons pas trop la voir comme ça, alors que Bayah gambade autour de nous.. Céline installe donc les chiennes dans la cabane, où il y a encore du foin, qui les séchera et leur tiendra chaud, puis, après avoir mis nos affaires sous la bâche, nous allons nous réchauffer brièvement chez Nathanael. En effet, il nous faut encore monter notre tente, alors que la pluie redouble, s’abat en rideau venteux sur la forêt et que la nuit tombe. Nous ne savons pas quand va rentrer le garde forestier, et la maison ne comporte aucun abri extérieur. Nous décidons d’avaler un repas lyophilisé en attendant, en espérant que la pluie se calme, planqués comme nous pouvons sur une bande sèche de 50 cm contre le mur. Une voiture de l’ONF arrive, c’est lui! Nous allons nous présenter et lui demander l’autorisation de monter notre tente sur le terrain, de laisser nos mulânes dans le parc, voire de bénéficier d’un bout de garage au sec, conscients que nous le mettons un peu devant le fait accompli. La surprise de voir deux inconnus sur son terrain passée, Hervé nous accueille, nous ouvre son garage, puis nous propose d’entrer dans sa maison au chaud. À nouveau, nous nous sentons protégés ! Son chien est chez ses parents et ça tombe bien, car s’il avait été là, nous n’aurions probablement pas pu rentrer. Ouf !

img_20161113_102642Ce soir, Hervé accueille Jonathan, le responsable de chasse de l’ONF dans son secteur, car une grande battue est organisée le lendemain. Ils doivent préparer des dossiers et des bracelets d’identification pour 70 chasseurs chargés de remplir le quota de prélèvement de gibier, estimé en fonction de la qualité de repousse de la forêt. Les deux amis nous expliquent qu’ici, dans les Vosges du nord, les chasseurs ont plutôt tendance à ne pas tirer et à « faire de l’élevage ». Selon eux, les ongulés sauvages prolifèrent mais les chasseurs, qui paient cher leur lot de chasse, préfèrent se les « garder pour plus tard ». Conséquence de cette surpopulation : les arbres de la forêt ne régénère plus car les ongulés grignotent les jeunes pousses. L’ONF en vient du coup à devoir mettre des amendes si les chasseurs ne remplissent pas leurs quotas. Nous n’avions jamais entendu parler de ça. Hervé lui, chasse très peu, la plupart du temps il prend des photos, ou parcourt sa forêt qu’il connaît très bien à la rencontre des animaux qui l’habitent. Mais demain, il doit être présent et guider la battue.

Dans la soirée, Céline va « isoler » la cabane des chiens contre le vent et laisser une polaire pour Kali, qui frissonne. Ce n’est vraiment pas son habitude d’avoir froid, au contraire, n’oublions pas que Kali est à moitié husky. Elle n’a pas voulu manger ce soir et Céline est un peu inquiète. Marius et Symphonie s’abritent des intempéries sous les branches. Nous, nous allons dormir sur nos matelas et duvet dans une pièce, puisque la chambre d’amis est occupée par Jonathan. Cette nuit-là, Céline fait à nouveau un cauchemar, moins flippant mais assez intense.

img_20161110_100636[Jeudi 10 nov.]

Réveil et petit dej tous ensemble. Hervé nous laisse une porte ouverte à l’arrière de la maison, que nous fermerons à clef en partant. Eux doivent partir tôt car ils ont de la route.

Lorsque nous allons chercher les chiennes à la cabane, nous voyons que Kali ne va pas mieux. Elle se lève, va faire un pipi et retourne se coucher en boule, l’air abattue. Bon, nous ne partirons pas aujourd’hui, car nous voulons l’emmener chez un vétérinaire. Nous n’avons pas le numéro de téléphone d’Hervé pour l’avertir, mais tant pis. Pendant que je garde le bercail, Céline part à pied à la recherche de quelqu’un qui pourrait nous aider. Elle raconte:

 » Je cours sur la route vers le village et vais frapper à la première maison qui m’inspire de la bienveillance. C’est Yannick qui m’ouvre la porte. Ni une ni deux, il me propose de m’amener chez le vétérinaire qui s’occupe de ses chats, à une trentaine de km de là. Merci de tout coeur. Nous faisons connaissance sur la route. Yannick est brocanteur, spécialisé en verreries et cristallerie, mais il est surtout sculpteur plasticien. Il aime travailler le métal. Le vétérinaire nous reçoit rapidement en urgence. Selon le véto, Kali est en hypothermie et légèrement déshydratée, elle reçoit une perfusion et deux piqûres d’antibiotiques. Pendant tout le temps de la consultation et de la perfusion, Yannick est très présent, m’aide, rassure et caresse Kali. Je me sens très soutenue. Il faudrait faire un bilan sanguin pour en savoir plus.. J’hésite.. Le vétérinaire me dit qu’avec le cocktail qu’elle a reçu, elle devrait retrouver la forme dans la journée et manger ce soir avec appétit. L’absence de fièvre nous pousse à en rester là pour l’instant, wait and see. C’est ce même vétérinaire qui sera de garde ce soir et demain, jour férié.

img_20161110_102506Nous rentrons et passons faire quelques courses sur la route, car il est possible que notre séjour se prolonge un peu… De retour à la maison forestière, j’installe Bayah et Kali dans le garage. En plus de son tapis habituel, Kali a ma polaire, et ma veste chaude dans laquelle je l’emmitouffle toute entière, vérifiant régulièrement son état. Je n’arrive pas à faire grand chose d’autre. Dans l’après midi, le papa d’Hervé passe voir la chaudière. Nous en profitons pour lui demander le numéro de portable de son fils. Au retour de celui-ci, assez tôt dans l’après-midi, nous rapatrions Kali à l’intérieur, au chaud. Pour l’instant, je ne vois pas d’amélioration. J’avertis mes proches et mes parents, car j’ai la sensation que ma doudou ne pourra pas reprendre la route si facilement, elle aura sûrement besoin d’une pause convalescence. Vers 18h, son état s’est empiré, elle semble avoir des difficultés à respirer, et a de la peine à se lever. Hervé propose de me ramener chez le véto, c’est aussi celui de son chien. On doit porter Kali dans son tapis, elle s’est affaiblie. Chez le véto, bilan sanguin. Pas bon. Les reins et le foie sont atteints, son sang n’est pas beau, elle a perdu beaucoup de globules rouges… Elle qui déteste le véto, se laisse piquer et manipuler sans réagir. Diagnostic: leptospirose. Pénicilline et piqûres à faire moi-même les jours suivants. Pour « pouvoir dormir en paix cette nuit », le docteur offre encore une piqûre contre la pyroplasmose. Ça fait beaucoup de produits.. Je remarque un nystagmus aux yeux de Kali, c’est à dire qu’ils oscillent de gauche à droite rapidement, comme si elle regardait un train passer. Je sais que ce n’est pas bon signe, pour avoir accompagné plusieurs fois mon amie Christelle et sa chienne, qui avait fait plusieurs attaques cérébrales.

Lorsque nous repartons, j’ai compris que son état est grave, et qu’en gros, si elle passe la nuit, nous pouvons avoir un espoir… Mon coeur vacille. Je fais alors le choix conscient d’accepter ce qui arrivera, et surtout d’être solide pour accompagner ma Kalidou dans cette épreuve. Peu après minuit, Kali s’en va, dans nos bras. Jusqu’au bout nous la rassurons sans essayer de la retenir, puisqu’il en est ainsi. Nous montrons son corps à Bayah, le couvrons, pleurons en silence, puis allons nous abrutir et nous endormir devant la télévision ».

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Ici repose Kali

[Vendredi 11 nov.]

Céline : « Réveil coton. Silence énorme. Je fonctionne, arrive même à rigoler, comme si une distance s’était installée entre moi et la situation. Je décide d’enterrer Kali, Stéphane me soutient. Hervé propose de nous montrer quelques beaux endroits en forêt. Il est le maître de cérémonie, sa présence est précieuse pour nous. C’est lui qui creuse avec dévouement, pendant que nous nous recueillons. Bayah est bien-sûr présente. Puis nous rentrons doucement à la maison, en connections avec Kali et la forêt qu’elle aimait tant, auprès de laquelle elle repose maintenant. Je prends le temps de ressentir. Nous allons aussi chercher du foin auprès de propriétaires de chevaux voisins, pour donner en complément à nos mulânes. Plus tard dans l’après midi, je retourne chez Yannick, le voisin, pour le prévenir, car il m’avait demandé de le tenir au courant. Lorsque je lui annonce la nouvelle, les larmes lui montent aux yeux dans un élan d’empathie, sa sensibilité est un beau cadeau. Le voyage, avec ses merveilles et ses épreuves, prend une tournure humaine extraordinaire. Je reste un moment à discuter autour d’un verre, nous partageons nos visions de la vie. Puis je retourne à la maison forestière retrouver ma petite troupe. Stéphane m’explique qu’il cherchait Bayah et l’avait retrouvée vers la cabane où elles avaient dormi la première nuit. Se pose-t-elle des questions ? Après avoir demandé à Hervé si cela était OK pour lui, nous décidons de rester le week-end ici, pour nous reposer, nous relever et envisager la suite. Cela nous permet aussi de laisser passer un épisode de pluie glaciale.

20161111_103208[Week-end du 12/13 novembre]

Céline : « Je sais que tout événement n’arrive jamais par hasard. Ça paraît bête comme déclaration, cette phrase est prononcée à tout bout de champ sans en prendre la mesure. Le voyage nous apprend tellement, réserve tant de surprises et d’enseignements, que je pressens le départ de Kali comme un tournant, une tranche de 9 ans de ma vie qui se termine. Stéphane pense comme moi, Kali me fait un « présent », et comme d’habitude, c’est par après que nous comprendrons le pourquoi du comment. Le tout est de rester attentifs et ouverts, d’accepter ce qui est sans jugement, avec humilité et l’envie d’en faire de l’or, pour nous-mêmes et nos pairs. Je passe une grande partie du week end au téléphone avec mes amis, mes parents, le temps s’est arrêté. Le samedi soir, il me monte une envie de célébrer la vie et je propose à Stéphane et Hervé d’aller au restaurant ! Hervé nous emmène au Resto de « La Petite Suisse », qui porte donc le même nom que sa maison, et à priori de la forêt au sein de laquelle est enterrée Kali. Joli clin d’œil. Nous passons  une belle soirée avec salades et tartes flambée (ou flammes, pour les initiés). Nous en faisons confectionner une spéciale moitié traditionnelle, moitié pommes! On boit de la bière locale, la Licorne black. On se fait plaisir et on ramène de la joie. Notre deuil se fera de manière progressive. »

img_20161112_203520Ce week-end de transition se passera sous le signe de l’amitié, du partage simple, du repos, et de l’accueil d’une autre lumière, car toute fin porte en elle la promesse d’un nouveau commencement.

Tags : AlsaceÉguelshardtLorraineMoselleObersteinbachPetite Suisse

6 commentaires

  1. Très bel article, j’ai eu les larmes aux yeux en le terminant… J’ai appris récemment – donc un peu tardivement – le décès de Kali par Olivier (de la ferme de l’hébergerie), qui suit vos aventures de près avec Aline ! Pour ma part je raccroche doucement le wagon après avoir un peu perdu votre belle locomotive. De tout cœur avec vous, Clément

  2. RIP belle et douce Kali . Dans la forêt , au cœur de la nature et des animaux , et dans le cœur de Céline , dans le cœur de tous . <3 Bisous à vous tous .

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